Le Festival de Cannes vient d'annoncer son soutien à Premier Continent, un projet cinématographique d'envergure porté en Côte d'Ivoire par l'acteur Isaach De Bankolé et le réalisateur Philippe Lacôte. Présentée à Abidjan le 26 octobre 2026, cette initiative associe la création d'une école panafricaine de théâtre et de cinéma à celle d'un festival international, dont la première édition est prévue fin 2027. Elle entend répondre à plusieurs enjeux du cinéma africain : la formation des talents, la professionnalisation des métiers, la circulation des œuvres et la préservation du patrimoine cinématographique.
Le parrainage du Festival de Cannes donne une dimension particulière à cette ambition. Du 25 au 27 octobre, son délégué général, Thierry Frémaux, s'est rendu à Abidjan pour accompagner le lancement du projet, aux côtés de Laure Cazeneuve, directrice des jurys et des opérations extérieures du Festival. Cette visite, à laquelle se sont associées les autorités ivoiriennes, témoigne de l'intérêt porté à une initiative qui souhaite inscrire durablement la création africaine dans les échanges cinématographiques internationaux.
Isaach De Bankolé et Philippe Lacôte, une ambition née de deux parcours
À l'origine de Premier Continent se trouvent deux personnalités dont les parcours illustrent les liens entre le cinéma ivoirien et la scène internationale. Isaach De Bankolé, acteur franco-ivoirien, a construit une carrière qui l'a conduit du cinéma français aux productions hollywoodiennes, en passant par de nombreuses collaborations avec le cinéma indépendant. Révélé par Black Mic-Mac (1986), qui lui vaut le César du meilleur espoir masculin, il tourne notamment sous la direction de Claire Denis et de Jim Jarmusch, avant de rejoindre des productions internationales comme Casino Royale (2006) et Black Panther (2018). En mai 2026, il siège au jury de la compétition officielle du Festival de Cannes, présidé par Park Chan-wook.
Lors de la présentation du projet à Abidjan, Isaach De Bankolé a expliqué qu'il nourrissait depuis près de quarante ans l'ambition de créer une structure de formation dans son pays d'origine. Son initiative prend également racine dans son expérience personnelle du cinéma à Abidjan, où il a grandi dans le quartier de Treichville, à une époque où plusieurs grandes salles accueillaient les spectateurs.
À ses côtés, Philippe Lacôte apporte son expérience de réalisateur, scénariste et producteur. Son premier long métrage, Run (2014), présenté à Un Certain Regard au Festival de Cannes, comptait déjà Isaach De Bankolé parmi ses interprètes. Avec La Nuit des rois (2020), situé dans la prison de la MACA à Abidjan, il poursuit un travail cinématographique profondément lié à la Côte d'Ivoire, tout en bénéficiant d'une reconnaissance internationale.
Leur association réunit ainsi deux expériences complémentaires : celle d'un acteur ayant travaillé dans différentes industries cinématographiques et celle d'un cinéaste engagé dans la création et la production d'œuvres africaines. À travers Premier Continent, ils souhaitent mettre ces expériences au service d'une nouvelle génération, en développant des possibilités de formation et des espaces de rencontre entre les professionnels du continent et leurs partenaires internationaux.
Thierry Frémaux, Yves Zogbo et Isaach De Bankolé lors de la conférence de presse consacrée au lancement de Premier Continent à Abidjan. © DR
Le Festival de Cannes apporte son parrainage à Premier Continent
La visite de la délégation cannoise a notamment été marquée par une masterclass animée par Thierry Frémaux, consacrée au Festival de Cannes et à sa conception du cinéma comme langage universel, devant notamment des étudiants de l'Institut national supérieur des arts et de l'action culturelle (INSAAC) et de l'ISTC Polytechnique. Une projection de Fjord, du réalisateur roumain Cristian Mungiu, Palme d'or 2026, a également permis au public ivoirien de découvrir une œuvre récemment distinguée sur la Croisette. Ces manifestations ont accompagné les rencontres avec les fondateurs de Premier Continent et les représentants des institutions ivoiriennes.
Ce déplacement s'inscrit également dans la continuité d'autres initiatives du Festival de Cannes sur le continent africain. En 2025, Cannes avait notamment accompagné la création du Centre national du cinéma congolais à Kinshasa.
Pour Premier Continent, ce parrainage officiel représente un atout important. Le Festival de Cannes met ainsi sa reconnaissance internationale au service de la visibilité d'une initiative portée par deux professionnels du cinéma ivoirien. Ses relations avec les réalisateurs, producteurs et distributeurs du monde entier pourraient également faciliter de futures collaborations. Toutefois, si le soutien institutionnel est clairement affirmé et s'est déjà traduit par la présence de la délégation cannoise à Abidjan, le communiqué ne précise ni engagement financier ni modalités d'une participation du Festival de Cannes au fonctionnement de l'école ou à l'organisation du futur festival.
Une école panafricaine pour former une nouvelle génération de comédiens
La formation constitue l'un des deux piliers de Premier Continent. Prévue à Abidjan, dans le quartier de Riviera Golf, la future école de théâtre et de cinéma s'adressera à des jeunes de 18 à 28 ans, originaires de différents pays africains. Son enseignement, dispensé en français et en anglais, reposera sur un cursus de deux ans, avec l'ambition de favoriser les échanges entre des élèves issus de traditions culturelles et linguistiques différentes.
Premier Continent entend accorder une place centrale au métier d'acteur dans la première étape de son programme de formation. Cette orientation correspond au parcours d'Isaach De Bankolé, dont la carrière s'est construite entre plusieurs pays et différentes traditions cinématographiques. La formation devrait ensuite s'étendre progressivement à d'autres métiers du cinéma, notamment techniques, selon les étapes de développement du projet.
Un festival international entre création, industrie et patrimoine
Prévue pour novembre 2027, la première édition du Festival international de cinéma Premier Continent constituera le second grand volet du projet. Conçu comme un rendez-vous ouvert aux cinématographies africaines et internationales, il entend favoriser la découverte des œuvres, les échanges entre professionnels et la rencontre avec les publics. Parmi les distinctions annoncées figure l'Éléphant d'or, dont le nom fait référence à l'un des symboles de la Côte d'Ivoire.
Au-delà des projections et des récompenses, Premier Continent prévoit un espace consacré aux activités professionnelles, l'Abidjan Film Lab. Ce dispositif doit permettre aux cinéastes et aux producteurs de présenter leurs projets, de rencontrer de potentiels partenaires et de rechercher des possibilités de financement. Il répond ainsi à l'une des difficultés auxquelles se heurtent de nombreuses productions africaines : trouver les moyens nécessaires à leur réalisation et accéder à des réseaux de coproduction et de distribution au-delà de leurs marchés nationaux. Les modalités précises de fonctionnement du laboratoire, ainsi que les conditions de participation, restent à annoncer.
Une autre composante du festival sera consacrée à la mémoire du cinéma. À travers Cinémémoire, les organisateurs souhaitent valoriser le patrimoine cinématographique africain, notamment en envisageant la restauration de classiques ivoiriens. Cette orientation mérite une attention particulière dans un contexte où la conservation, la restauration et l'accès aux œuvres anciennes constituent des enjeux importants pour de nombreuses cinématographies du continent.
Les organisateurs envisagent également des projections gratuites en plein air dans plusieurs quartiers d'Abidjan. En allant à la rencontre des habitants, ces séances pourraient élargir l'accès aux films au-delà des salles traditionnelles et des espaces habituellement fréquentés par les professionnels. Elles offriraient aussi l'occasion de faire découvrir différentes cinématographies à des spectateurs qui n'ont pas nécessairement accès à une programmation internationale régulière.
De gauche à droite : Amadou Coulibaly, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement ivoirien ; Isaach De Bankolé, comédien et fondateur de Premier Continent ; Philippe Lacôte, réalisateur, producteur et cofondateur ; Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes ; Françoise Remarck, ministre de la Culture et de la Francophonie ; Siaka Ouattara, directeur général de l’INSAAC ; Kouassi Honoré Kouadio, secrétaire général de l’INSAAC ; Adolphe Yacé, directeur de l’École supérieure de musique et de danse ; Jean Parfait Kakou Kouadio, directeur de l’École supérieure de théâtre, de cinéma et d’audiovisuel. © DR
Abidjan, entre développement du cinéma, tourisme et rayonnement culturel
Le lancement de Premier Continent s'inscrit dans un environnement ivoirien où les industries culturelles et créatives bénéficient d'un soutien institutionnel croissant. Plusieurs ministères sont associés au projet, notamment ceux de la Culture, de la Communication, de la Jeunesse et du Tourisme. Abidjan accueille déjà le Salon international du contenu audiovisuel (SICA), dont la quatrième édition est prévue du 26 au 28 novembre 2026. Consacré aux échanges professionnels, à la production et à la distribution des contenus audiovisuels, ce rendez-vous participe à l'ambition ivoirienne de développer une industrie capable d'attirer des partenaires internationaux. Le ministère de la Communication a d'ailleurs présenté Premier Continent comme une initiative s'inscrivant dans le prolongement du SICA.
La capitale économique ivoirienne possède également une expérience des grandes manifestations culturelles internationales. En avril 2026, le Marché des arts du spectacle africain d'Abidjan (MASA) a réuni plus de 300 artistes et professionnels venus de 51 pays, avec une programmation répartie sur onze scènes. Certaines manifestations se sont déroulées dans les communes d'Abobo, de Yopougon, de Koumassi et de Port-Bouët, permettant à l'événement de toucher des publics au-delà des lieux culturels habituels.
Le développement de ces rendez-vous culturels rejoint les ambitions touristiques de la Côte d'Ivoire. Lors de l'IFTM Top Resa 2026, organisé à Paris en septembre et auquel Tourismag était présent, le ministre ivoirien du Tourisme et des Loisirs, Siandou Fofana, a réaffirmé les ambitions de la stratégie Sublime Côte d'Ivoire. Selon les comptes rendus publiés par le gouvernement ivoirien, il a notamment évoqué des objectifs de cinq millions de visiteurs internationaux par an d'ici 2030 et de dix millions à partir de 2030, ainsi qu'environ 1 000 milliards de FCFA d'investissements. Il a également rappelé la volonté de positionner la Côte d'Ivoire parmi les cinq premières destinations touristiques africaines à l'horizon 2030.
Pour Abidjan, l'organisation d'un festival international de cinéma pourrait contribuer au développement du tourisme culturel et événementiel. Le Festival de Cannes en offre un exemple particulièrement significatif : au-delà de sa vocation cinématographique, il génère une importante activité économique et contribue au rayonnement touristique de la ville, comme le montre l'enquête publiée par Tourismag, « Cannes : quand cinéma et tourisme écrivent la même histoire ». Si Premier Continent n'en est encore qu'à ses débuts, la venue de réalisateurs, de producteurs, de distributeurs, de journalistes et de spectateurs étrangers serait susceptible de générer une activité supplémentaire pour les hôtels, les restaurants, les transports et les autres services touristiques. Au-delà des journées du festival, sa couverture médiatique internationale pourrait renforcer la visibilité de la destination, tandis que les visiteurs auraient l'occasion de découvrir la capitale économique ivoirienne et son offre culturelle.
De l'annonce à la concrétisation : les prochaines étapes de Premier Continent
Lors de la présentation de Premier Continent à Abidjan, Isaach De Bankolé a indiqué que les activités du projet avaient déjà commencé, sans attendre la construction de l'école. Un premier court métrage est notamment annoncé pour janvier 2027, constituant l'une des premières réalisations concrètes de cette initiative.
Plusieurs étapes restent cependant à préciser. Le calendrier d'ouverture de l'école, les modalités de recrutement des élèves, les effectifs de la première promotion et les conditions de financement de la formation n'ont pas encore été détaillés publiquement. Du côté du festival, la composition de l'équipe artistique, les critères de sélection des films et l'organisation des différentes activités professionnelles devront également être annoncés.
Neïla Driss
Retrouvez mes analyses, partages et actualités cinématographiques au quotidien sur X (Twitter), Facebook et sur mon profil professionnel LinkedIn.



















